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![]() Tabriz |
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Nous sommes arrivés en Iran et à Tabriz à la fin d’un mois de deuil pour Reza, Hussein et, (cerise sur le gâteau) Khomeyni. Sur la route de Tabriz, la circulation avait été coupée par une procession de soldats et de mollahs se frappant violemment la poitrine. Il n’y avait eu aucun problème lorsque j’avais sauté de la voiture pour prendre quelques photos de la scène. Malheureusement, les piles de l'appareil numérique étaient en train de mourir, les photos sont donc très limitées sur le site. Le soir à Tabriz, la scène s’est reproduite : nous marchions dans le bazar sombre et désert et nous avons entendu des rythmes de percussions et des sons languissants vers lesquels nous avons dirigé nos pas. Lorsque nous avons découvert d’où provenaient ces bruits, notre étonnement n’aurait pas pu être plus grand : une rue entière du bazar couvert était remplie d’hommes en noir se frappant la poitrine que l’on voyait nue et rouge sous leur chemise déchirée. Des groupes d’endeuillés de tout âge s’acheminaient dans le passage sur un pas en deux temps d’une grande beauté, passion et violence. Les mouvements des bras et des corps formaient un ballet imbriqué, et quand leurs bras se tendaient au milieu du cercle pour prendre de l’élan, on pouvait voir que les coups du plat de la main assénés sur leur poitrine n’étaient pas que de l’apparat. Chaque mouvement se terminait par une grande claque sur la poitrine, pendant que le clergé chantait d’une voix monotone, leur index pointé vers le haut pour prendre le ciel à témoin. Le mouvement des mains, des jambes et des têtes formait une chorégraphie, et chaque pas menait vers un pas encore plus énergique, hypnotique, et éblouissant. Pendant ce temps, nous étions installés dans une petite boutique de tapis, invités par le jeune vendeur à boire un thé et regarder défiler la procession (Marie-Do était la seule femme à assister à ce spectacle). Il nous expliquait que cette apparente violence n’était en fait qu’un amour pur pour Hussein, il nous a traduit les paroles chantées par l’imam à la foule quand les flagellations ont pris fin. Il est difficile de transmettre les émotions primaires dont nous étions témoins, et je vous demande de me pardonner mes tentatives maladroites mais aujourd’hui encore je suis ému par ce que j’ai vu ce soir là. Il y avait quatre manières de se flageller, dont une avec des fouets de chaînes. Une foule de vieillards, d’hommes adultes et d’adolescents termina deux heures d’une exténuante gymnastique pour se regrouper autour de leur imam installé en hauteur, sur le rebord d’une boutique. Ils étaient serrés comme des sardines et suants comme des athlètes. Au-dessus de leur tête planaient les voûtes complexes de briques, recouvertes de calligraphie en faïence; l’air était plein de sueur et de la poussière soulevée par les pas de leur danse. Des enfants portaient de larges bannières noires couvertes de lettres arabes dans le style délicat des Persans ; le chantre a commencé à chanter. Le seul mot que nous pouvions détacher était " Hussein ", les gens commençaient à pleurer. Les larmes coulaient. Sanglots de délectation, corps brisés par la douleur, des lamentations si intenses que l’on se demandait si les voûtes du vieux bazar n’allaient pas s’écrouler sur nos têtes. Préférer ne pas avoir d’yeux Au milieu de tout cela, le jeune propriétaire du magasin est allé demander à un policier assistant à la scène si nous pouvions prendre des photos ; et puisque le policier en question sirotait un thé dans le magasin voisin de son frère, oui, bien sûr, les amis pouvaient prendre des photos ! Une fois de plus, l’appareil numérique n’était pas là, il n’y a donc rien de cette soirée sur le site… Nous avons essayé de rester le plus discret possible, en ne prenant des photos que de la porte du magasin de tapis. Quand la cérémonie s’est terminée et que les flagellants se donnaient des accolades et buvaient du thé en tenant leur fouet de chaînes d’une main, une petite foule s’est attroupée devant le magasin. Le Trou-Du-Cul a fait son entrée " côté cour " de la scène. Apparemment, en Iran il ne suffit pas de demander la permission de prendre des photos à la police, il faut aussi demander à tout le monde et au beau-frère de tout le monde. Il suffit qu’un type, un seul, pense qu’il est plus saint que vous, et qu’il ait la certitude de représenter la vraie foi, alors personne ne peut s’opposer à sa volonté. En Iran, il faut faire attention à ces hommes en noir. Ils appartiennent à un groupe de chiens de garde, religieux et bénévoles, fondé par Rafsandjani. Ils s’appellent les Pasejis et ont des bureaux un peu partout, leur emblème est un bras brandissant un fusil, ils sont plutôt inquiétants. Ce type n’aimait pas l’idée que nous prenions des photos, il était persuadé que nous travaillions pour des pouvoirs étrangers afin de discréditer l’image de l’Iran et de l’Islam, il nous a fait arrêter. Lui, deux autres Pasejis et un policier nous ont escortés à travers le bazar jusqu’au poste de police et on pouvait voir dans les yeux des Iraniens qui nous croisaient qu’ils n’enviaient pas vraiment notre position. Le poste de police était vraiment quelque chose avec des posters de Khomeini, d’autres indiquant les positions correctes pour prier, et ce Paseji qui s’énervait contre nous. Pour être juste, il faut dire que les deux autres Pasejis lui étaient très hostiles, et même si tout se déroulait en perse, il était évident que ce type tapait sur les nerfs de tout le monde. Tous lui ont dit qu’il était un vrai Trou-Du-Cul, ils en sont presque venus aux mains. Le chef de la police est arrivé dans le bureau et a également essayé de calmer le jeu, mais ce n’était pas fini pour autant. Le Paseji a insisté pour porter plainte, on nous a donc mis dans une voiture en direction de baraquements de l’armée où un traducteur devait soit disant nous rejoindre. Il n’y avait bien sûr rien de tel et on ne nous a pas laissé téléphoner à nos ambassades. Retour au poste de police où notre appareil photo et les pellicules ont été confisqués. Il y a un tas de détails que je ne raconte pas ici, comme Marie-Do allant aux toilettes pour cacher mon journal intime - rempli d’hébreu – sous sa robe, ou le Paseji protestant lorsqu’elle a voulu retourner aux toilettes, et moi le frappant presque pour être aussi stupidement imbuvable, ou encore le soldat escaladant la porte des toilettes mal éclairées pour y jeter un œil sur Marie-Do … Après quatre heures de ce cauchemar, nous sommes retournés à notre hôtel pour y trouver le vendeur de tapis, vert d’inquiétude. " Je suis désolé " dit-il, " Ils ont peur que vous utilisiez les photos contre nous. Nous avons beaucoup d’ennemis, comme l’Amérique ou Israël. " Oy ! Quel pays ! Même les gens les plus adorables ont subi un lavage de cerveau. Nous avons alors essayé d’appeler nos ambassades. L’ambassade de France ne répondait pas et le numéro de l’ambassade du Canada avait changé, le réceptionniste a appelé son copain Nasser à l’office de tourisme qui a appelé dès le lendemain matin le ministre du tourisme à Téhéran en faisant un scandale. Nous étions donc coincés à Tabriz pour deux jours car le lendemain était un jour chômé, nous ne pouvions récupérer l’appareil photo que le lundi. C’est incroyable comme parfois, le règne des imbéciles peut gouverner votre vie. Je me rappelle avoir dit au policier que nous voulions partir pour Ispahan le lendemain, mais il a simplement répondu : " non, demain vous restez ici ". C’est comme ça. C’est lui qui décide. Pauvres Iraniens. La fin de l’histoire : apparemment, le poste de police a reçu un coup de fil de Téhéran. Lorsque je suis allé récupérer l’appareil le lundi matin, le policier qui avait refusé que l’on appelle nos ambassades le samedi soir était devenu doux comme un agneau. Cet être repoussant a même essayé de m’embrasser ; les Iraniens qui assistaient à la scène étaient choqués que je n’accepte pas ses effusions. " Embrassez-vous vous même ! " " Je viens d’un pays où je n’ai pas à embrasser les policiers ". L’appareil n’avait pas été touché, le film ni développé, ni exposé. |
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