C'est lorsque l'on pense que l'Inde ne peut pas être plus bizarre que
l'on tombe sur un endroit qui fait butter notre cortex cérébral sur
une étrangeté de plus, Malana.
Malana est un petit village niché à six kilomètres au-dessus de Jari,
dans la vallée de la Parvatti. Un barrage est en train d'être construit
près de Jari, on peut donc conduire jusqu'en haut du projet et y laisser
sa voiture. Après cela, il faut grimper sur un sentier escarpé pendant
trois heures le long de la rivière et à travers la forêt, jusqu'en haut
de la montagne.
La montagne de Malana. Si certains endroits en France, par pur miracle,
produisent les meilleurs vins, les plus excellents fromages, ou les
plus succulents poulets ; tout en haut de la vallée et sur les pentes
de la montagne de Malana, un microclimat produit la plus plantureuse
des plantes de cannabis de l'Inde.
Elle pousse à l'état sauvage, ce n'est après tout qu'une mauvaise herbe.
En approchant, on voit des pieds atteignant jusqu'à 3 ou 4 mètres de
haut, leurs pieds aussi épais que des bambous.
La vraie surprise à Malana, ce n'est pas la végétation mais les gens.
Grâce à son isolement géographique, ses habitants ont gardé une tradition
dont certains disent qu'elle était de rigueur dans toute l'Inde avant
le Raj. Cette coutume est celle de l'intouchabilité.
En tant que non-hindous et mangeurs de vaches, les étrangers sont considérés
comme sans caste et impurs. Il est donc interdit pour nous de toucher
qui que ce soit ou quoi que ce soit à Malana. Les villageois ont construit
une série de chemins cimentés qui sillonnent le village à l'attention
des visiteurs impurs, autrement dit, nous. Tout ce qui est au-delà de
l'étroit chemin nous est interdit d'accès. En marchant, on peut voir
les locaux venant en sens inverse sauter dans la boue pour éviter tout
contact physique. La distance minimum de sécurité est d'un mètre.
En passant quelque temps là-bas, on s'aperçoit qu'à leurs yeux tout
est plus propre et plus pur que l'étranger. Un espace sacré près du
petit temple était jonché de papiers et de merde de chien, mais s'approchant
un peu trop du lieu-dit, les gens se sont mis à crier au scandale pour
nous faire reculer.
Le temple principal est un vieux bâtiment en bois, ses murs extérieurs
ne portent pas d'idoles ; il y a par contre des dizaines de têtes de
cerfs, et des cornes d'animaux clouées sur des vieux panneaux. Le pas
de la porte d'entrée était recouvert d'une bouse de vache, dégoulinante
comme les montres fondues de Dali. Il y a toujours quelqu'un pour s'assurer
que personne d'impur ne s'approche du lieu saint.
L'ironie est encore plus crue (et c'est facilement vérifiable) lorsque
l'on se rend compte que les villageois ne se lavent jamais. Mais, Jamais.
Depuis le début de notre voyage, nous avons senti des paysans mal lavés,
mais ce peuple saint bat tous les records...
Malgré sa situation majestueuse, le village lui aussi est une vraie
poubelle. Les ordures sont simplement jetées dans les rues et par les
fenêtres sans que personne ne se rende compte que les ordures d'aujourd'hui
ne sont plus biodégradables comme celles d'hier.
L'histoire du village se perd dans les mémoires, mais d'après l'avis
général des historiens locaux , c'est lorsque Alexandre le Grand (ou
Mégalou Alexandrou, comme on a appris à l'appeler en Grèce) s'est avancé
vers ces contrées que certains soldats se seraient fixés à Malana. Les
villageois de nos jours en seraient les descendants. Il y a quelques
indices pour étayer ces idées : des éléphants sont gravés sur plusieurs
poutres de maisons et sur le temple, bien que les éléphants ne vivent
pas dans cette région. On sait bien que les soldats d'Alexandre utilisaient
ces animaux pour traverser les cols traîtres d'Afghanistan pour aller
conquérir l'Inde. La plupart des gens ont également les yeux gris-vert,
ce qui est rare en Inde…
La plus grosse production à Malana est la " crème ". En période de récolte,
les champs se remplissent d'hommes, de femmes et d'enfants tous les
jours et toute la journée. Ils cueillent le cannabis en pleine fleur
et le débarrassent de ses feuilles puis le roulent dans leurs paumes
de mains jusqu'à ce que la résine se colle à la peau. Cette résine,
noire et épaisse, couvre leurs mains comme une pâte, elle est raclée
à la fin de la journée, au retour à la maison. Cela s'appelle la " crème
" et se vend 70 à 700 roupies le gramme, en fonction de la qualité.
(60 R = 10 Fr).
Il ne faut pas être Einstein pour se rendre compte que le village est
salement riche, et pas seulement sale. La police reçoit beaucoup d'argent
sous forme de bakchichs divers et variés : elle est totalement absente
de Malana. Le chemin cimenté est également très utile pour contrôler
les allées et venues des étrangers trop curieux. On dit que le reste
de l'argent est déposé sur des comptes en banque à Mandi ou Manali,
produisant gentiment des intérêts sur le capital.
Une chose est sure, l'argent n'est pas utilisé pour ramasser les ordures,
construire des égouts, ou des salles de bains avec eau chaude. La saleté
de Malana et des malanésiens contrastant avec leur sainteté est difficile
à admettre.
L'autre ironie de Malana est que la plupart des gens viennent la visiter
après avoir entendu parlé de l'étrange religion de ses habitants. Très
peu escaladent ce sentier exténuant de trois heures uniquement pour
fumer un pétard, puisque la " crème " est en vente partout ailleurs
dans la vallée. Les gens viennent (et il y a déjà 3 guest-house pour
les recevoir, tenues par des vrais intouchables) parce qu'ils sont curieux
de voir cet endroit intouchable, et c'est cet aimant là qui va transformer
Malana.
Lentement, des exceptions émergent, et un jeune homme m'a touché la
main, en expliquant qu'il allait de toute manière se purifier juste
après. Des adolescents crient " hey, baby ! " aux femmes touristes.
Encore une génération et Malana deviendra peut-être un village indien
comme les autres.
Allez-y maintenant.