Enfin ! Voilà une Inde que je peux aimer ! Bruyante, tapageuse, sale, décrépie ; avec des gens prêts à vous sourire, leur survie ne tenant qu’à un fil, des cochons mangeant les poubelles dans les rues.
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Bhuj


message reçu le 21 mars 2001

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  • Bhuj le 20 novembre 2000:
Journal intime
Gujarat
Counting Crows
Version Anglaise
Udaipur, Rajasthan
Patan, Gujarat
Mandvi
Enfin ! Voilà une Inde que je peux aimer ! Bruyante, tapageuse, sale, décrépie ; avec des gens prêts à vous sourire, leur survie ne tenant qu’à un fil, des cochons mangeant les poubelles dans les rues.

Une longue et sauvage anarchie souffrante de marchands de tchai, de rickshaw wallahs, de barbiers-du-coin, de gens se massants autour de vous, buvant vos moindre faits et gestes.
 
Des égouts comme des blessures ouvertes, bordant les rues et les places recouvertes de poussière. Cette ville a beau avoir été construite au 12e siècle, se vanter de hauts remparts et de rues pavées, la description qu’en fait le Lonely Planet la fait même paraître comme une ville du Sud de la France… Mais l’endroit est une Inde purement bourgeonnante et décadente, un impossible mouvement de foules, un grouillement de mobilettes, un tas de vaches et de buffles mastiquant à travers les rues, des chiens et des cochons fouillant des débris jetés , et du monde partout, partout…

Et pourtant, des regards amicaux, curieux et non-agressifs. Aujourd’hui nous avons crevé et avions du mal, comme d’habitude, à soulever East of Eden avec notre cric. Un camion passant par là nous a demandé si on avait besoin d’aide par des grands gestes qui disaient un peu : " On s’arrête ou merde ? " " Oh oui, arrêtez vous ! ", ai-je signalé à mon tour, et en quelques secondes le problème était résolu. La voiture soulevée, le pneu changé, et l’ancien hissé sur la galerie comme une plume. Ces gens sont des experts pour rendre mobile un véhicule immobilisé. Une immobilisation c’est du temps perdu ; le temps c’est de l’argent mais aussi l’Essence des choses : et c’est cette idée même que les voitures sont sensées détruire.

Que ce passe-t-il lorsque temps, essence, et véhicules se rencontrent dans un enchevêtrement d’acier, de nerfs, de chair et de destinée ? Nous avons vu deux accidents aujourd’hui, quelques minutes seulement après qu’ils se soient produit : la fraîche odeur du diesel planait encore sur le macadam.

Des Jeeps décapitées, des camions maladroitement lobotomisés ; le chauffeur et son aide allongés et recouverts d’une couverture, veillés patiemment par des hommes assis. On aurait dit qu’ils attendaient le bus, l’un d’eux nous a même proposé de prendre une photo !

Ici, on ne réfléchit pas beaucoup à la mort . Elle est comme une pause thé ou une pause bidi. Une gêne provisoire de la circulation. N’importe quel occidental assis à côté de ces corps, même inconnus, serait emporté par des émotions qui empourpreraient son visage. Mais ici il n’y avait rien de cela. " C’est notre vie ", semblaient-ils dire, " Il ne faut pas chercher autre chose ".

  • Dans la mosquée du cimetière de la famille Pir,
    Bhuj le 23 novembre 2000

L’Inde et l’Islam dans leurs plus beaux atours, les douces courbes des mosquées Gujaraties surgissant comme des courgettes gonflées au dessus de la laideur urbaine de Bhuj. On ne peut pas résister au calme amical de ces gens. Impossible aussi de résister aux violentes intrusions des mobilettes, lorsque un type plus stupide que les autres se fraie un chemin dans la masse des gens en klaxonnant comme un fou.



Le silence est rare, quand il tombe, il est comme un pas ; un doux bruit sourd et sec sur les pierres parfaitement ajustées. Puis un scooter déboule à toute allure, et tout est abandonné aux impulsions diaboliques de l’âge de la vitesse. Bizarrement, et selon Gita Mehta dans son livre " Karma Cola ", l’Hindouisme croit que nous vivons dans les temps d’avant la fin. Une époque caractérisée par une tendance fanatique à la destruction, marquée par plus de laisser-aller et d’extermination qu’aucune autre. Il y a des milliers d’années, les anciens se sont réunis et ont essayé d’imaginer quelle serait l’horrible caractéristique qui distinguerait cette époque des autres. Ils ont prédits que ce serait la vitesse !

Comment ont-ils su, eux qui vivaient au temps des charrettes tirées par des bœufs, des caravanes de chameaux, comment ont-ils su ce qui allait arriver ? Comment ont-ils pu deviner ce que nous apprenons à travers des tombes creusées dans une répétition qui crève le cœur : la vitesse tue ?

Dieu merci il y a encore quelques îlots faits de pierres, hors du cœur ravagé de la foule en folie, où la vitesse – et son véhicule démoniaque, le bruit – sont exclues. Ainsi en est-il de cette mosquée construite par le patriarche des Pir, un homme saint de Bagdad venu prêcher hors des frontières païennes, il y a 300 ans.

C’était une époque où être musulman voulait dire que l’on pouvait prendre son chapeau et son bâton et marcher dans ce vaste empire qui était le sien. Chaque mosquée était la sienne, chaque famille musulmane la sienne. Je sais. Aujourd’hui je suis habillée comme un musulman, avec mon Salwar Kami, mes cheveux courts et ma barbe. J’ai l’air d’un Mollah caucasien en vadrouille, et partout où je vais, les " Salaam alecoum " pleuvent, ainsi que les sourires de complicité. " Nous appartenons à la même foi simple du désert ", semblent ils dire, " Nous arborons le même drapeau vert ".



  • Bhuj, le 24 novembre 2000


Inde folle et géniale ! Paresseuse, énergique, prise à son propre jeu ! La roue de secours faite réparée à Delhi fuie, bien sûr, elle doit donc être à nouveau réparée à Bhuj. Les préposés aux réparations de pneus, pneus-wallah, ont envoyé un pauvre type avec les dents en avant pour soulever la voiture. Par fierté, ils ont refusé que je décolle un peu la voiture du mur sale afin de faciliter leurs manœuvres. Ils travaillent dans une telle promiscuité que cela en devient intime.



Laver la voiture de toute les merdes de pigeons au milieu de la rue, voilà une joie un peu folle ! Le boy de l’hôtel apporte seau après seau, de l’eau fraîche et claire dans des seaux d’aluminium, l’eau brille comme la soif. J’éclabousse, je frotte, j’éclabousse encore un peu, avec des vaches ou des hommes de tribus passant pas là ; d’autres fois, c’est un sadhu qui mendie ou une femme avec un bébé dans les bras, me montrant sa bouche avec les doigts fermés dans un geste bien connu : à manger, à manger. Aux deux, je tends le chiffon en disant " Nettoie ! ".

La femme rie et dit, " Nettoie, nay ! " ; Elle rit et je rie et tous les rikshaws wallah rient parce que sa vie c’est sa vie et tout le monde sait qu’elle ne prétend pas du tout avoir si faim que ça.




Marie-Do
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